The Immigration Story of Barbara Violet Petherick (English War Bride) and the Deployment Story of Joseph Wallace Thomson (Candian Soldier, Second World War)

Culture : 
Country of Origin: 
Port of Arrival: 
Language: 
French
Creative Commons: 
CC BY-NC-ND 4.0
Accession Number: 
S2017.839.1
Story Text: 

Mes parents et la guerre

1940
À l’âge de dix-neuf ans, mon père termine avec succès ses études secondaires et est donc l’exception, si on le compare aux garçons qui habitent les autres fermes de la région. La tradition veut que les garçons n’aillent jamais plus loin que la dernière année de l’école primaire, et, à l’âge de quatorze ans, ils rentrent à la maison pour travailler à plein temps dans les champs. Pendant ses cinq années d’études secondaires, mon père était en pension, pendant l’année scolaire, chez sa tante, dans la petite ville de campagne (Tara) où se trouvait ce qu’on appelait la « Continuation School ». Ma grand’mère, qui avait obtenu en 1910 un diplôme en « Domestic Science », à l’université de Guelph, et ensuite son diplôme d’infirmière en 1915, attachait beaucoup d’importance aux études. Le frère de ma grand-mère avait fait ses études à l’université de Toronto avant la première guerre mondiale.

Mon grand-père était mort en 1932 d’une pneumonie, à l’âge de quarante-deux ans. Ma grand-mère a réussi à gérer une très grande ferme, avec l’aide d’employés, tout en élevant trois enfants (mon père, sa sœur et son frère, des jumeaux).

1941
En juin, mon père et sept copains décident, pour « rigoler », de se présenter au centre de recrutement local de l’armée canadienne. À l’étonnement de tous, surtout ma grand-mère qui disait que mon père était « allergique à l’autorité », seul mon père est accepté. Tous les copains, dont la santé est jugée fragile ou le niveau d’éducation insuffisante, sont refusés. Mon père commence plusieurs mois d’entraînement dans différents camps militaires en Ontario et au Québec.

1942
Mon père quitte le Canada et arrive dans le sud de l’Angleterre. Il continue son entraînement dans les bases militaires canadiennes à Winchester, Guildford, etc. Il passe quelques semaines dans un camp d’entraînement en Écosse. C’est l’année où mes parents se rencontrent. Mon père se trouve dans un camp militaire près de la ville de Woking, dans le Surrey, où habite ma mère. Un samedi soir, lors d’une soirée dansante dans le « town hall », organisée pour que les soldats canadiens puissent se distraire, ma mère et sa sœur décident de sortir. Les Canadiens ont la réputation d’être plus polis et bien moins arrogants que les Américains. Ce n’est pas la première fois que les deux sœurs sortent ensemble pour danser. Les moments de détente sont rares. Depuis trois ans, les gens dans la région de Londres passent très souvent la nuit à dormir sur les quais ou dans les tunnels du métro ou sous les quais des gares de banlieue, pour être à l’abri des bombardements. Les moins peureux, comme ma mère et sa belle-mère, prennent l’habitude de dormir sous la table de la salle à manger. À l’époque, ma mère et sa sœur habitent chez leur belle-mère, dans la maison où ma mère est née.

Ce soir-là, mon père invite ma mère à danser et leur liaison amoureuse semble commencer tout de suite. Ils se voient régulièrement, pendant les brèves permissions de mon père, qui a beaucoup de difficulté à se séparer de ma mère lorsqu’il est temps de rentrer à la caserne. Son dossier militaire indique qu’il est puni plusieurs fois, parce qu’il rentre à sa garnison avec du retard. Malgré ces infractions mineures de la discipline, on propose plusieurs fois à mon père de faire des études pour qu’il monte en grade et devient officier. À chaque fois, il refuse.

(Il n’existe, dans les archives de famille, que deux photos de mon père pendant les années de guerre : une photo qui date de l’été de 1941, au moment où il s’apprête à quitter le Canada – on le voit dans un jardin ; une autre sur laquelle il est à côté de ma mère, en 1943, lors du mariage de Robert, le frère de ma mère).

1943
Ma mère, qui travaille comme secrétaire dans une compagnie pharmaceutique (« Woodlands »), dont le siège se trouve tout près de la cathédrale St Paul, loue un petit appartement à Hampstead Heath, quartier résidentiel bourgeois de Londres. L’appartement permet à ma mère de recevoir mon père dans des conditions confortables. Mon père et mon demi-frère (né en 1938, du premier lit de ma mère) s’entendent bien. Ma grand-mère envoie fréquemment, depuis le Canada, des colis (chocolats, jouets et vêtements pour mon frère, conserves, cigarettes et des bas en nylon pour ma mère). Le mariage de mes parents est célébré le 20 décembre 1943, dans le « Registry Office », à Charing Cross, en plein centre de Londres. Sont présents le frère et la belle sœur de ma mère, sa sœur, sa belle-mère et un copain de mon père (aucune photo du mariage n’existe dans les albums de photos de ma mère). Après la cérémonie, la noce déjeune au « Savoy Hotel », endroit plutôt chic, près de Trafalgar Square. Le frère de ma mère paie les frais du repas. Plus tard dans la journée, mes parents partent quelques jours, passer leur lune de miel à Ringwood, près de Bournemouth, sur la côte sud, chez la tante Alice (« Auntie Sis ») de ma mère. Mon père fait immédiatement une impression favorable sur la tante. Il se rend très serviable en l’aidant avec ses travaux de jardinage.

1944
Mes parents mènent une vie de couple marié, rythmée par les permissions régulières de mon père et les visites dans la famille de ma mère. De temps en temps, ils vont au théâtre dans le West End à Londres. Ils continuent à fréquenter les soirées dansantes et les pubs, pour passer du temps avec les copains de mon père. Puis, le grand jour que tous les soldats craignaient arrive. Mon père participe au débarquement du 6 juin, sur « Juno Beach », en Normandie. Pendant deux semaines, la troupe de mon père s’établit dans les fermes près du petit village de Bény-sur-mer et se défend. Mais aucun avancement n’est possible, à cause des bombardements, jour et nuit, de l’armée allemande. À la fin du mois de juin, le comportement étrange de mon père inquiète beaucoup l’officier médical et ce dernier recommande que mon père soit renvoyé en Angleterre, de manière à être soigné dans un hôpital psychiatrique. Mon père essaie, sans succès, de convaincre son officier supérieur que ce n’est rien et que son agitation est le résultat d’une grande fatigue. Comme des milliers de soldats avant lui, on colle sur mon père le diagnostique médical passe-partout de « shell shock ». En réalité, l’hyperactivité de mon père est le symptôme du profond traumatisme déclenché par la boucherie des centaines d’hommes, dont plusieurs amis proches, qu’il avait vue sur les plages et dans les champs, au cours des deux semaines précédentes. Mon père retraverse la Manche pendant la nuit, arrive à Portsmouth au petit matin, et passe ensuite un mois dans le service psychiatrique de l’hôpital de Basingstoke, près de Londres (voir le journal d’une vingtaine de pages qu’il rédige pendant ce séjour).

En août, la décision est prise de renvoyer mon père au Canada. Il n’est pas en état de continuer son service militaire. Les préparatifs du départ de ma mère, qui attend un enfant pour la fin septembre, commencent. Mes parents se disent au revoir à la fin du mois d’août. Mon père traverse l’Atlantique seul et passe le mois de septembre dans un hôpital à Sainte-Anne de Bellevue au Québec. Mon frère naît le 25 septembre, dans la maison où ma mère a passé son enfance. En novembre, ma mère reçoit finalement la permission de partir, dans une lettre officielle qui explique, sur deux pages et dans le plus grand détail, ce qu’elle a à faire. D’abord, elle doit garder le plus grand secret au sujet du moyen de transport et de son itinéraire, pour arriver à la ville de Southampton où le bateau l’attendra. Personne ne doit les accompagner, elle et les deux enfants, à la gare. On lui envoie des billets de train, des pièces d’identité à montrer à chaque étape du voyage et des étiquettes spéciales à attacher à ses bagages. À la mi-novembre, les trois voyageurs s’embarquent sur « The André », qui va transporter, pendant les dix jours que va prendre la traversée de l’Atlantique, plusieurs centaines de femmes qui sont toutes des « war brides », chacune avec un ou deux enfants sous le bras. Beaucoup sont enceintes. Quelques soldats blessés sont également sur le bateau. Au départ de Southampton, un sous marin britannique suit et protège le bateau contre les attaques possibles des forces allemandes. Ma mère et mes frères profitent du soleil pendant le voyage, puisque l’itinéraire obligatoire consiste à descendre vers le sud et à remonter, depuis la Floride, la côte est des Etats-Unis, pour arriver au port d’Halifax. L’Atlantique du nord est toujours plein de sous marins allemands.

Le voyage en train d’Halifax à Toronto prend deux jours. Mon père attend ma mère et les enfants à la gare. Il voit son fils, Bruce, qui a maintenant deux mois, pour la première fois. Entre Toronto et la ferme, quatre heures en bus. Grosse tempête de neige, en arrivant chez ma grand-mère en fin de journée. L’accueil de ma grand-mère est formidable, d’après ma mère. Les deux femmes, dont les affinités de caractère et de tempérament sont considérables, établissent immédiatement des liens solides de confiance et d’amitié. Ma mère s’adapte difficilement à son nouveau milieu. Le soutien de sa belle-mère et la nécessité de s’occuper de ses enfants (je suis né en 1946, Roger en 1948) lui permettent de survivre. Elle se lie d’amitié avec une autre « war bride » (Charlotte) qui est arrivée en même temps que ma mère et qui habite une autre ferme de la région. La correspondance très suivie que ma mère entretient avec sa sœur en Angleterre et avec plusieurs amies aide énormément à garder le moral.

Mon père ne m’a jamais parlé de ses expériences de la guerre. Sujet totalement tabou. La sublimation du traumatisme provoqué par l’expérience du débarquement se faisait, pendant de longues années, au moyen de l’alcool.

C’est très dommage qu’il existe si peu de photos de mon père pendant les années de guerre. Personne ne semble avoir gardé toutes les lettres qu’il a dû écrire à ma mère et à ma grand-mère. Si les traces concrètes de ce que faisait mon père à cette époque n’existent plus, il y a toutefois, chez moi, un souvenir d’après-guerre. Je le vois en train de mettre, une fois par an, son uniforme, son béret et ses médailles – le 11 novembre. Il partait participer au défilé des « veterans », accompagné de ma mère. Ce jour-là, mon père laissait paraître, pendant un instant, sa fierté d’avoir fait son devoir pour le pays. Moi aussi, j’étais fier. Il était très beau.